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Du rugby et des histoires...

  • Déjà des fantômes

    Alex avait toujours souhaité qu’on disperse ses cendres à l’épandeur de fumier, le vieil épandeur de son père, près du pont du Meyne, où sont les fleurs et les herbes sauvages que le vent marin fait ployer, aux premiers jours de mai, dans un long murmure, agite dans une lente mélopée et le souffle sensuel du printemps…

     

    C’était un soir de juillet - le soir du 21, pour être précis. Soyons donc précis - et autour des buvettes, la bière caillait au jabot de la nostalgie. C’était un soir de fête. De fête au village. 23h dans le jardin des souvenirs pavés de mélancolies anonymes. Sur les pentes du Roc, les phares d’un tracteur serpentaient avec des façons de luciole et on aurait dit que ces lueurs creusaient comme des trous dans le ciel. Des tunnels temporels où du vide montaient des formes aux contours anguleux et ces formes dessinaient d’étranges calligraphies : les images poignantes de ses jeunes années. Alex aurait voulu regarder dans ces yeux-là. Et du regard mesurer la nuit en songeant à la longue route. Plonger à nouveau dans ce mur d’étoiles. Embrasser tous ces souvenirs. Déjà des fantômes. Et il aurait appelé leurs noms…

     

    Presque dix ans plus tôt, un peu plus bas, Alex et ses amis d’enfance - une poignée. Les rares à avoir réchappé aux calamités ordinaires de la jeunesse. Aux virages pris dans un givre épais, aux routes de montagne au détour desquelles rugissaient encore, de loin en loin, lorsque les vents rapportaient le son métallique de la mort, les embardées folles des premières 205 GTI et des moteurs gonflés au mauvais sang et à la testostérone, oui, les rares à avoir réchappé aux virages et aux routes de montagne au détour de quoi, sorties des brumes et du cœur noir de la nuit, tant de garçons perdus avaient fait le grand saut - oui, presque dix ans plus tôt, Alex et ses amis d’enfance étaient donc venus s’échouer, l’air de vieux cuirassés en bout de course, au comptoir de la buvette. Comme ça. Manière. Une dernière fois..

     

    C’était la fête au village - encore un de ces villages nichés au milieu d’un cercle de montagnes tourmentées - et toute une foule alourdie d’alcool et de fatigue remuait au rythme de la disco-mobile. Un DJ hors d’âge jouait des tubes sous un ciel étoilé où, çà et là, passaient de pâles nuages. Par intermittence, quelques adolescents agitaient leurs corps sur les graviers de la place. Ils portaient tous des maillots de rugby - voilà pour la tenue de bal adoptée à l’unisson par ici - répliques des équipes de club qu’ils soutenaient, et dans ces moments particuliers, cet âge sensible, oui on veut bien, mais avec quand même toute la vie devant soi, oui dans ces moments où la jeunesse n’est rien moins qu’un âge cannibale, où presque aucune pensée ne vous occupe - ne vous pollue, à part ce désir fou de vivre, comme ils semblaient heureux, ces jeunes gens, heureux de pouvoir mordre à belles dents à même la gorge de la nuit, d’y laisser leurs traces comme autant de suçons sur le cou des filles. Oui. Comme ils semblaient heureux de vivre…

     

    Alex en avait presque les larmes aux yeux. Mais il n’a pas pleuré. Ou alors il a levé son verre pour y escamoter son visage, a fait mine de trinquer aux étoiles et comme ça. Oui comme ça… Les jeunes, de toute façon, il faut leur foutre la paix et qu’ils vivent leurs destins, qu’ils s’y tiennent comme on tiendrait une position d’où le sort entier de la bataille va dépendre. Les jeunes, surtout qu’ils se tiennent hors de la portée sinistre des adultes, des vieux cons de son espèce. Depuis toujours la jeunesse est peuplée d’enfants qui vivent de bousculades héroïques à la frontière. Ils vont. Ils viennent. Ils gagnent. Ils perdent. Ils font ça sans se soucier de ce que va devenir leur vie. Par ici, ils jouent au rugby comme on ferait partie d’un groupe de rock. Par ici le rugby, comme ailleurs la musique électrifiée ou pas, ne semble avoir été fait que pour approfondir le désir. Ils rêvent de s’y tenir droit, sous la règle tellement plus élémentaire de quelques bons sentiments, hors de la vue du triste monde qui - le soupçonnent-ils déjà? - ne les loupera pas après coup, Alex le sait bien, et c’est une façon comme une autre de prendre une revanche tardive et nette sur leur liberté, de les rappeler au bon souvenir de cette constante morbide qui leur fera sous peu voir tout en gris, quand viendra l’heure de raccrocher.

     

    Oh mais alors qu’ils en profitent. Qu’ils partent à la fête. Qu’ils restent concentrés - exclusivement concentrés - sur la rumeur de leurs rires. Qu’ils étanchent leurs soifs d’aventures sans trop se soucier du bruit de la source. Et qu’ils jouent. Oui. Qu’ils plaquent à se faire mal à l’épaule. Qu’ils s’élancent, tant qu’ils peuvent, dans la joyeuse course qui s’offre à eux. Alex regarde les pentes du Roc où les phares du tracteur ont maintenant - et ça fait bien longtemps. Bien longtemps - cessé de creuser les ténèbres de la nuit et il sait que tout passe…

     

    Presque dix ans plus tôt, alors… Dans un long soupir il se souvient. Et puis ses mains qui se pressent dans le vide… C’est la fête au village et les tournées s’enchaînent. Lui et ses amis d’enfance sont venus, une dernière fois, encercler la buvette. Il fait froid et pourtant ils s’obstinent, en short, le col du polo relevé par bravade, pour faire " classe ou kéké. " Demain, possible qu’en s’extirpant d’un sommeil agité, plein de courbatures et le foie malade, ils tousseront comme des grands-pères. Possible. Pour certains, les plus mélancoliques, il sera toujours temps de songer à nouveau à ce printemps de la vie, lorsqu’ils couraient eux-aussi leur vingt ans sous un ciel à fendre l’âme...

     

    Alex avait toujours souhaité qu’on disperse ses cendres à l’épandeur de fumier, le vieil épandeur de son père, près du pont du Meyne où sont les fleurs et les herbes sauvages...

     

     

  • L'éclair de leur jeunesse

    Un jour, c’était il y a longtemps- fort-fort longtemps- la fille avec qui je vivais, m’a lancé au saut du lit «le temps que tu nous pondes un truc qui marche, mon pauvre, ton stylo aura des pieds et les pôles seront dedans». Elle avait un joli sourire, alors je n’ai pas relevé. Le début- l’idée force qui sous-tendait tout le truc- de cette petite pique assassine, à moi on me la fait pas, bien sur qu’elle l’avait piqué à une chanson d’Alain Bashung. Mais j’ai laissé glisser. Un joli sourire et un adorable petit nez au retroussé piquant, cette fille. Elle s’appelait Varane. Un prénom étrange - un prénom d’origine thaï qu’elle tenait soit disant de sa mère. Soit disant. Mais ça aussi c’était menti- un prénom qui lui allait tellement bien. Varane.

     

    J’étais absolument fou de cette fille. Je me souviens…La façon qu’elle a eu de se retourner. La première fois. Et ses yeux. Oui, ses yeux. C’était comme si quelqu’un vous tirait tout à coup de l’obscurité. Oh ses yeux. Comme si on venait de vous guérir d’une douleur très ancienne. Le coup de foudre. Voilà. On s’est connu un après-midi, pendant la coupure, au pied de cette maison sur pilotis qui faisait face à la dune du Pilat. On faisait tous les deux la saison sur le Bassin. J’étais commis de cuisine dans un hôtel d’Arcachon. Elle bossait, un soir sur deux, pour un bar de plage du Cap-Ferret. «Je suis la fille du responsable.» Un Lounge bar situé dans les 44 hectares- joli coin sauvage cerné par le phare d’un coté et les digues, de l’autre. Un petit paradis sur terre où cohabitaient depuis des décennies une poignée de stars et les familles bourgeoises de la région, tous en quête de repos et d’isolement branché à touche-touche.- où elle venait de proscrire les noisettes allongées passées dix-huit heures et déjà prophétisait, pour sous peu, le règne sans partage du Spritz au détriment du Malibu orange.

     

    Quand je l’ai vue pour la première fois, c’était vers la pointe du Cap, j’observais la forme des vagues, ma planche sous le bras qui me pesait plus que le monde en son entier – à cette époque, j’aimais surfer des planches archi lourdes - et je retardais depuis une bonne demi-heure le moment de me mettre à l’eau. La raison? Deux adolescents qui s’escrimaient sur leur morey de malheur, peinant à gagner le large, manquant même se noyer à plusieurs reprises dans les rouleaux. J’ai bien cru que j’allais devoir leur venir à l’aide. Mais bon sang, qu’est-ce qu’ils foutaient! J’avais pas toute l’après-midi. Le service du soir, bien sur. Je reprenais vers 19h. Mais d’abord je devais aller aux huîtres avec mon père. Depuis mes six ans j’étais sur les parcs à huîtres. Dans ma famille, on était ostréiculteur depuis plus de quatre générations. Moi je savais déjà que j’allais déroger à la règle. Tout ce que je voulais dans la vie, c’était surfer, jouer au rugby avec les potes- j’étais demi de mêlée à l’Union Sportive de Salles. «Un numéro neuf un peu bohème», disait notre entraîneur. «Mais un putain de neuf qui pue le rugby.»- et voyager, oui, courir le monde en quête des plus gros spots de la planète. Et surtout, je voulais devenir écrivain. Un écrivain voyageur, voilà.

     

    Les gamins ont fini par s’échouer sur la plage, l’air de deux grosses méduses flasques au teint verdâtre. A l’instant où leurs visages commençaient à me dire quelque chose- j’ai cru qu’il s’agissait de deux joueurs de l’Athlétique Rugby Club de Gujan-Mestras où avait joué mon père qui depuis présidait «l’amicale du coup de pompe» et l’avait eu plutôt mauvais quand j’avais signé chez l’ennemi salois, et ça m’amusait de les voir comme ça, exsangues à l’approche du derby à venir-, c’est donc là que je l’ai vue s’approcher. Varane. Elle marchait à la façon d’une sauterelle des sables en tête d’un groupe de gros touristes anglais, deux couples, «des connaissances de papa», venus visiter une villa jouxtant celle qui avait, parait-il, abrité jadis les amours clandestines de Raymond Radiguet et Tristan Tzara.

     

    Un jour, c’était il y a longtemps- fort-fort longtemps- la fille avec qui je vivais, m’a lancé au saut du lit «le temps que tu nous pondes un truc qui marche, mon pauvre, ton stylo aura des pieds et les pôles seront dedans». Elle avait un joli sourire, alors je n’ai pas relevé. Le début- l’idée force qui sous-tendait tout le truc- de cette petite pique assassine, à moi on me la fait pas, bien sur qu’elle l’avait piqué à une chanson d’Alain Bashung. Bien sur. Mais j’ai laissé glisser. Un joli sourire et un adorable petit nez au retroussé piquant, cette fille. Elle s’appelait Varane. Un prénom étrange - un prénom d’origine thaï qu’elle tenait soit disant de sa mère. Soit disant. Mais ça aussi c’était menti- un prénom qui lui allait tellement bien. Varane.

     

    Oui, j’ai fait celui qui. Comme toujours. Sans doute mon coté «bouddhiste aux pommes», comme cette chipie de poche me surnommait, les rares soirs où la tendresse était en solde. Sans doute.

    J’ai mis de l’eau à chauffer dans la bouilloire, j’ai toujours pris soin de passer pour un type serviable, puis j’ai allumé la radio et pendant qu’un truc pop soliloquait après le grand amour perdu, celui qu’on n’oubliera ja-ja-jamais plus, elle s’est mise brusquement à me faire tout un tas de reproches. «Putain, mais tu fais que reporter à demain ce que tu devais faire avant-hier. Tu procrastines et c’est tout…» Il y a des fois, je vous assure, vivre sa calvitie à l’aube de la trentaine, comme ça, un samedi de juillet…

     

    Je ne sais pas ce qui m’a pris- peut-être l’envie inconsciente de lui donner tort- mais j’ai filé tout droit, direction la salle de bains. Le panier de linge débordait de caleçons sales et tous ces bras de chemises, ballants dans le vide, on aurait dit les bras de noyés venus s’échouer sur le sable après un naufrage, des bras à terre, des bras sans corps, tout seuls, inertes, loin des vagues. Un spectacle assez désolant, cette sale chipie avait raison et je le savais. Avant de lancer une machine, je me suis fait cette réflexion: même l’adoucissant était agressif, ce jour. Même l’adoucissant…

     

    J’ai servi le thé à Varane avant de me remettre à l’écriture- j’ai fini par devenir écrivain. Un écrivain comme il y en a mille, lu par ses proches et encore- de cette préface commandée –un honneur déguisé en coup de pouce. J’étais assez fier- par deux vieux amis, auteurs de plusieurs ouvrages de référence sur le rugby. Je peinais, l’impression tenace et familière d’écrire avec les pieds, sauf que cette fois, en prime, rien ou presque ne fonctionnait. Les phrases étaient d’une telle lourdeur. Et verbeuses à ne pas croire! Pire, presque tout sonnait faux. Creux à ne pas croire. Avant de tout balancer à la poubelle, j’ai voulu sauver quelques paragraphes, ceux qui me paraissaient les moins bancals. Histoire d’en avoir le cœur net, j’ai décidé de les lire à Varane. Elle n’était pas dans les meilleures dispositions mais j’ai lu quand même.

     

     

    «C’est là, au seuil de l’adolescence, sans même qu’on s’y attende- les êtres et les choses qui bientôt compteront double, finiront par prendre le dessus sur tout le reste, l’affaire est su d’à peu près tous, toujours vous cueillent par surprise à la manière d’un crochet au menton et cette part d’inattendu relève après coup du miracle- oui, c’est là qu’un événement , qu’on pourrait presque qualifier de décisif, va se jouer, comme si le monde, jusqu’ici trop calme, assoupi sur sa fin de race, condamné à croupir sous les eaux lourdes de l’enfance, allait brusquement s’animer dans tous les sens, se mettre à rueur des quatre fers dans les brancards de l’habitude, à souffler comme un vent prompt à chasser les angoisses, et tout ça sous l’impulsion soudaine d’un flux anarchique de liberté.

    C’est cette toute première fois, ce premier match qui s’apprête à se fixer dans votre mémoire. L’arbitre siffle le coup d’envoi. Le ballon est botté haut. On dirait qu’il est sur le point de trouer le ciel. Il vrille en retombant et des étoiles se mettent à plonger-plongent dans vos yeux. Alors on lève les mains vers les nuages. A ce moment-là, nous sommes des rêveurs.

     

    Toutes ces séquences qui, mises bout à bout et d’où qu’on regarde, ont au fond toujours eu partie liée avec une certaine idée du cinéma, celui épris de liberté, tonifié au sel des grands espaces. Ces légendes de boue, de pluie et de sang. Une poignée d’histoires mises en scène sur fond de peaux mates en sueur, de muscles rendus acides. Petites litanies de bulles, mots définitifs, cris de souffrance presque aussitôt ravalés, visages qui tout à coup se crispent sous le poids de l’enjeu. Et l’orgueil, toujours l’orgueil. Des corps à la limite de rompre sauf que, où les cuirs se durcissent dans un dernier effort, tendus par l’espoir d’exister enfin à hauteur d’hommes, tout cela qui finirait par scander, à mesure que le cœur se cuirasse pour l’épique, dans quelle proportion, mais vous ne le saviez pas, non, jusqu’ici vous l’ignoriez, dans quelle proportion…

     

    Tous aimeraient que leurs rêves soient aussi simples et sans issue que ça. Sur les traces de ces fraternités qui ont décidés de choisir entre l’eau tiède et le feu brulant, dualité par laquelle on pourrait résumer à la sauvette le dilemme éternel de l’existence, chacun décidant soudain de courir son risque, chacun convaincu qu’il lui faudra désormais serrer sa chance comme le plus précieux des biens, tous unis par ce désir fou de faire société ensemble, au point de mettre, comme rarement, leur vigueur physique en balance, tel ou tel projetant son corps vers la ligne à conquérir, un autre faisant tout à coup barrage du sien, pourtant meurtri, cent fois tourmenté par les crampons adverses, aux seules fins de défendre l’avantage, aussi mince soit-il. Et on les croirait tous prêts à donner leur vie pour défendre ce morceau de territoire qui n’est qu’une somme d’instants volés, en suspension entre deux âges, au cours desquels les hommes délibérément laissent de coté- on dirait volontiers à dix mètres. Oui. A dix!- cette existence trop plate pour mieux vivre embrassés à l’éclair de leur jeunesse…»

     

    Avant que j’ai pu finir ma lecture- de toute façon, j’ai très vite compris qu’elle n’écouterait que d’une oreille distraite, préoccupée par tout autre chose - Varane s’est levée en silence. Cette fois, il n’y avait aucune mauvaise humeur, aucune brusquerie dans ses gestes. Bien au contraire. Lorsqu’elle est ressortie de notre chambre, une valise à la main, un sourire presque désolé se lisait sur son visage.

     

  • La couleur exacte de l'été

    Cette histoire est arrivée à une jeune adolescente alors qu'elle se promenait dans les environs de Belcaire. Elle s'appelait Mathilde et à chaque fois qu'elle vous souriait, vous auriez dit qu'elle tentait de redéfinir la couleur exacte de l'été. C'était un mois d'août accablé de canicule, de sorte qu'il était parfaitement inutile de vous amuser à donner une forme aux nuages. De la pluie, c'est simple, nous n'avions aucune nouvelle. Et depuis fort fort longtemps. Par moment, j'avais de la peine pour toutes celles et tous ceux qui s'échinaient sous ce soleil d'enclume, leurs gestes lourds comme des oiseaux soudain trahis par la poussière. Mais parce que l'été, à cette époque, promettait de durer quatre mois tout rond et puisque j'étais encore étudiant, je vous avoue que le sort de mon prochain m'importait assez peu. Oui, j'avais bien d'autres préoccupations en tête. La jeunesse. Les filles. Les plages mais un peu plus tard. Et déjà mes complices que j'allais rejoindre afin de mettre au point nos futures équipées nocturnes. Et donc ce soleil, à l'ombre duquel j'avais fait la promesse solennelle de me tenir à l'écart des journées salissantes...

     

    Le hasard voulut que je rencontre Mathilde alors que je me dirigeais, l'espadrille collée au goudron de la route, vers le stade municipal. Vêtue comme une bohème des années vingt, sa silhouette de liane flottait dans une chemise d'homme un peu trop ample et puis je ne sais pas...déjà ce port de tête, cette façon de marcher presque sans effort, oui c'est ça, presque sans effort...enfin je ne sais pas...Le hasard voulut qu'à un moment je me retourne vers le sentier qui jouxtait la départementale et elle était là, telle que je la revois dans mon souvenir, coiffée de son chapeau de paille pour aventurier des mers du Sud venant à peine de prononcer ses vœux, un bâton à la main qu'elle avait dû se dégoter au milieu d'un tas de branches mortes. Oui, probablement...

     

    Dans mon souvenir, comme elle s'approche en sifflotant un air pop, il y a aussi ce vélo de gamin échoué en contrebas de la route, les pédales tournent dans le vide mais nulle trace de son petit propriétaire. Et pas un souffle d'air à l'horizon. Une odeur de grillade montait derrière un massif de cyprès et j'en étais à me dire que, bon peut-être...et déjà elle me parlait aussi spontanément que si nous nous étions rencontrés la veille. «Tu fais du stop ou bien?» Une voix douce mais légèrement voilée. Sans doute à cause du tabac blond de Virginie dont elle devait, un peu en cachette dès que le jour baissait, se moquetter les poumons pour se donner ce genre féminin très singulier qu'ont toujours eu les filles à cet âge où une certaine idée du romantisme achève de mûrir entre leurs lèvres. Sans doute. «Ah ,non» j'ai bredouillé «j'ai rendez-vous avec des amis, là-bas, au terrain.» Et je dois dire qu'à l'idée de les voir courir, j'étais déjà épuisé. J'avais toujours envisagé la pratique sportive comme une perte de temps, un truc fade et rien d'autre. «Alors comme ça, tu joues au rugby?»

     

    On s'approchait d'un verger et j'ai eu l'impression d'entendre comme un bruit d'eau, une rumeur fraîche qui sourdait quelque part. «Oh c'est ton imagination qui te joue de vilains tours. Tous les ruisseaux sont à sec. Alors tu joues ou pas?» Ça m'aurait plu de me promener avec elle à travers ce verger et de découvrir, je ne sais pas, une fontaine surgie au beau milieu, une fontaine qui ferait bientôt reverdir les lieux alentour. Ça m'aurait assez plu, je l'avoue, mais il aurait fallu pour ça un peu d'audace, du tact, ou sûrement un peu des deux à la fois. Et puis n'avais-je pas rendez-vous «là-bas, au terrain» avec ces complices que je me surprenais maintenant à appeler «les autres...»

     

    Je m'étais toujours figuré que la passion devait s'agencer à la suite d'une ou deux coïncidences. Ensuite, il revenait aux êtres d'agiter leur libre arbitre sous le faux nez du destin et hop, adieu Berthe, le tour était joué, l'amour vous destinait aussitôt à des hauteurs incroyables. Le hasard avait bien voulu que Mathilde croise ma route ou plutôt que je croise la sienne et voici qu'elle se rendait, elle-aussi, «là-bas, au terrain»

     

    Son père entraînait l'équipe «des juniors», oui « tu sais, le rugby et lui, ils sont dans une relation parfois un peu étouffante et même morbide... mais je préfère penser que sans ça, sa vie serait terne...» D'après elle, il devait déjà pointer du doigt les kilos en trop de quelques uns, alors qu'il menait le premier footing de pré saison sur un train d'enfer. «Les fêtes de village sont passées par là» avait-elle ajouté avec cette petite moue espiègle. Pour sûr, j'en savais quelque chose et mes complices n'avaient plus dès lors qu'à éliminer toute cette mauvaise sueur. J'imaginais d'ici la scène. J'adorais ça, à l'époque, imaginer les choses. «Tu sais, je ne joue pas au rugby.» j'ai fini par avouer. «J'en ai même jamais fait. Là d'où je viens, on est pas tellement rugby...»

     

    Cette histoire est arrivée à une jeune adolescente alors qu'elle se promenait dans les environs de Belcaire. Elle s'appelait Mathilde et à chaque fois que je repense à elle, à sa façon de sourire lorsqu'elle a fini par me demander ce qui, bon sang, me retenait d'essayer, « moi, j'y joue bien. Mon père dit toujours que si tu sais regarder, alors tu peux jouer», trente ans et une kyrielle de vilains matchs plus tard, je ne cesse de me dire que la jeunesse aurait eu un tout autre goût sans elle. Oui. Un goût fade et rien d'autre...