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Deux repentis aux souvenirs qui grincent

Il était à peu près quatorze heures et ce dimanche d’après la pluie semblait chercher des bras un peu plus neufs. Quand les gamins que j’entraîne ont pénétré sur le terrain, c’est comme si leurs crampons miniatures avaient brusquement réveillé ces poussières étouffées sous des décennies d’orages, ces poussières sur quoi ma vie s’était longtemps traînée. Le speaker du stade, dont le débit indiquait qu’il avait du s’abîmer longtemps à courir après le score et les sortilèges de ce méchant vin des Corbières qui n’a pas son pareil pour vous faire l’accent tannique, le speaker a écorché mon nom en s’y prenant à deux fois, mais il a suffi que je quitte, oh mais à peine quelques secondes manière de saluer l’arbitre, l’ombre du banc de touche, pour qu’une partie du public me réserve un accueil digne des temps anciens «  Hé toi, La Gomme, t’es contre le jeu dur, maintenant !? Non mais tu chies pas la honte. Boucher ! T’as la mémoire courte » et tout cela assorti d’une bordée d’injures, en plus de quelques trouvailles langagières dont seules les travées du rugby de séries régionales ont le secret.

Je suis retourné m’asseoir en saluant cette foule de fins connaisseurs d’un petit signe amical de la main, le moins que je puisse faire en réponse à un tel hommage, et je crois même qu’à cet instant, un léger sourire s’est peint sur mon visage griffé de rides. Je m’appelle Jean-Louis Gomez. J’ai 67 ans. Mais je n’ai pas toujours été l’entraîneur en chef de l’école de rugby de la Haute-Vallée de l’Aude venu aujourd’hui avec ses jeunes pousses promouvoir l’esprit de fair-play, à l’occasion de ce challenge « contre le jeu dur », oui car il s’agissait bien de cela, qu’organisait le club centenaire de Quillan. Non, je n’ai pas toujours été ce que je suis. Pour être précis, soyons donc précis, celui que je suis devenu en prenant de l’âge et, notamment, pas mal de recul sur ces choses.

Aux yeux de tous les spectateurs et rugbymen, qu’ils fussent adversaires ou coéquipiers, pendant de très longues années, j’ai surtout été «  La Gomme », un talonneur à la réputation sulfureuse. Sulfureuse mais pas usurpée tant j’admets avoir fait preuve d’une agressivité qui dépassait bien souvent le cadre admis par le corps arbitral de l’époque et dieu sait qu’il était autrement plus permissif, régi alors par cette version rugbystique de la théorie des climats, principe non écrit stipulant par la bande qu’une même phase de jeu pouvait déboucher sur une interprétation tout à fait différente, selon que la rencontre se disputât «  à la maison » ou pas. Le rugby ayant toujours eu, de près ou de loin, à voir avec l’injustice – votre façon de la supporter, de comprendre cet état intolérable du monde, suffisait à faire de vous un parfait gentleman en culotte courtes, ou bien une brute complète-il n’y avait qu’à jouer le jeu en se disant « c’est la vie » et voilà, si les coups n’étaient pas tous "jouables", au moins le tour était-il joué.

Je regardais « mes gamins » s’en donner à cœur joie, mon nez tordu à l’horizontale et mon cœur, mon vieux palpitant que la vie n’avait pourtant cessé d’endurcir, me sautait trois battements à chaque fois qu’une passe arrivait à son petit destinataire, tandis qu’au moindre choc un peu rude, je retenais mon souffle, me faisant alors l’effet d’une mère poule en beaucoup plus poilue. Sur ce banc grignoté par l’ombre printanière, mon dieu que la pelouse était belle. La jeunesse touchante. Un an, quasiment jour pour jour, que je m’occupais de « ma mauvaise troupe » et c’était tous les mercredis et, bien sûr, chaque dimanche où dans l’herbe, parfois presque aussi haute qu’eux, ils jouaient à toucher et il fallait voir un peu leur allure de petites grenouilles lancées à corps perdu dans une étrange partie de cache-cache.

Oh, pour tout vous dire, cette idée d’entraîner ne m’était pas venue toute seule. Pas naturellement en tout cas. C’est même une idée comme ça, une idée en passant que ma femme m’a sans doute soufflé un jour de plus- enfin il me semble- que j’étais «  à tourner comme un cochon malade » et, depuis ma retraite, ça m’arrivait fréquemment. Je devais être encore à me morfondre vers le fond du jardin, sans doute préoccupé par le bruit trop neuf du motoculteur qui, de toute façon, n’avait pas franchement sa place au milieu de cette lande fanée – le jardinage et moi, je vais vous dire…une autre fois- à moins que ce ne soit par…oui, ces haricots- oui c’est ça. C’est ça. Je me souviens- ces haricots qu’une pie ou quelque rongeur intrépide venait à nouveau de me voler et à la barbe de cet épouvantail de malheur qui ne voulait jamais tenir en place- arrive toujours ce moment dans l’existence où, rien à faire, vous êtes battu par le vent- mais oui, j’étais sûrement à maugréer contre le vent et le sort contraire, quand ma chère et tendre m’a crié depuis la véranda «  hé ! Au lieu de piétiner le jardin toute la sainte journée, va faire un tour. Et cette histoire d’école de rugby ? Dans le journal, y a écrit qu’ils cherchaient quelqu’un. Ça te ferait du bien, tu sais… »Et puis je suis parti faire un tour. Un tour qui m’a mené jusqu’au stade. Et puis on s’est tapé dans la main comme c’est l’usage entre bénévoles. Et puis voilà. Ça s’est fait comme ça.

Un de mes gamins- pas le plus doué de ma bande, loin de là- venait de réussir une passe sur un pas, sur mon visage- d’habitude, je suis plutôt du genre à adopter une mine indifférente- la joie a dû se lire d’ici jusqu’aux ruines de l’Arms Park et je sautais sur place comme l’une de ces diablesses, vous savez, juste avant qu’elles s’en repartent faire l’amour dans les pivoines. J’éprouvais un mélange de fierté et d’admiration pour ce gosse et pourtant, lorsque je l’avais vu débarquer-le corps noué d’angoisse, l’allure empruntée- au stade pour la première fois, je me souviens m’être dit que non -ce petit avait l’air d’une personne déplacée au milieu des autres et sa présence jurait autant que celle d’un danseur étoile égaré dans un gala de catchs à quatre- non, il s’était à coup sûr trompé de porte. Et puis son grand-père, qui me l’avait amené, s’est approché spontanément- un peu trop à mon goût. Oui, un peu trop pour être honnête- vers moi. Son grand-père affirmait haut et fort que nous avions «  poussé ensemble » quelques mêlées «  à l’ancienne » et rien qu’à sa manière vantarde et mielleuse, je n’ai pas tardé à mettre un nom sur cette figure burinée de buveur d’apéritif. Oui, nous avions bien joué ensemble. Mais pas longtemps. Il a suffi qu’il me reparle de «  notre temps où les rugby était pratiqué par des hommes. Des vrais» pour que je le remette assez vite, et à son complet désavantage, dans le contexte de l’époque. Un grand type qui culminait à plus de deux mètres et hurlait sans cesse dès qu’un peu de grabuge s’annonçait, oh ça je m’en souvenais, « protège moi La gomme. Protège-moi ». Et qui entendait que son petit-fils vienne ici s’épaissir le cuir. « Les jeunes, aujourd’hui, ils ne valent rien. Alors je compte sur toi pour lui expliquer les préceptes de Lulu. Oh, l’ami, t’as pas oublié Lulu, au moins ? » Bien sur que non, « l’ami », je n’avais rien oublié.

Lulu Crampes (ça ne s’inventait pas) était notre entraîneur-mentor-soigneur-confesseur des âmes noires et ses fameux préceptes, que ce type n’avait absolument jamais appliqué – il était lâche à ne pas croire et sa seule action d’éclat n’a jamais consisté qu’en une traversée de terrain à toutes jambes, et encore, une fois que l’arbitre eût réussi à mettre un terme à une furieuse empoignade, tout ça pour… flanquer un petit coup de pied de pute dans la tête d’un gars, tête étourdie, offerte et sans défense, qui dépassait, qui plus est, d’un amas de joueurs au sol. Mais oui. Tout ça pour ça- ses fameux préceptes étaient monnaie courante dans le rugby tel qu’il se pratiquait alors. Et je l’entends encore, Lulu, nous sermonner après une rencontre largement perdue «  aux poings ». Je l’entends encore nous répéter : «  les gars. Vous avez badé la lune ou quoi ? En retard d’une semaine et partout. Et toi La gomme, t’as passé tout le match les mains dans les poches !! Putain, dans un regroupement, tu devrais le savoir, y’a toujours quelque chose à faire. Un doigt à tordre. Une oreille à caresser. Quelques nez à moucher. Des bras à casser. » Ces préceptes avaient eu beau scander la chanson de gestes de ma jeunesse- presque toujours à la limite, ces gestes, mais c’était ça, le rugby de fer et de sang de notre époque- je n’avais pas envie de les appliquer à « mes gamins. » J’avais juste dans l’idée qu’ils jouent, qu’ils s’amusent. « Notre temps », après quoi couinait cet imbécile, était passé-révolu et il revenait dès lors à ces gosses d’écrire leur propre histoire. Et puis, même si je ne regrette rien de ce qu’on a pu me voir «  faire » sur un terrain- au moins m’y-a-t-on vu assez longtemps pour pouvoir en juger- je sais qu’on dispose aujourd’hui d’autres outils pédagogiques- en dehors, par exemple, du mur de la cave coopérative contre lequel il nous arrivait quelquefois de travailler nos " entrées en mêlées "- pour amener les gamins vers autre chose. Alors, quand j’ai vu ce "petit" réussir sa passe, une larme a bien failli s'échapper de ma paupière.

Profitant de la première pause- les rencontres se jouaient par tranches de dix minutes- j’apportais les bouteilles d’eau à « mes gamins », lorsque j’ai cru reconnaître sous la dégaine voûtée, un peu à l'identique de la mienne,  de l’entraîneur d’en face, un ancien " vis à vis." Un rugueux celui-là, rien à voir avec l’autre seconde ligne à la noix, mais avec qui je m’entendais comme larron en foire, une fois nos affaires remises à plus tard et que la bière d’après match coiffait d’une autre écume nos racontars de corsaires de première ligne, oui, nous étions assez bons amis, bien que sur le pré on ne se soit jamais fait de cadeaux. Ah ça non. Bien au contraire. Il avait dû me fracturer une ou deux phalanges en sifflotant. Et puis ses arcades sourcilières ne s’étaient pas transformées en entrée de catacombes toutes seules. Il faut dire que j’ai toujours préféré l’art gothique aux ornements rococo. Bref.

Je m’approchais d’avantage pour vérifier ma première intuition. Mais oui, c’était bien Alain Cazenave, son clin d’œil rutilant de la promesse- sous la fournaise des mêlées à l’ancienne, si on a appris une chose, c’est bien de lire les silences en sous-textes- promesse d’aller ensuite reparler un peu du bon vieux temps. Ah ce vieux bougre d’Alain Cazenave, dit La Grolle ou Chausson d’or. A nous deux, je me suis souvenu qu’à l’époque, on s’en faisait souvent la remarque, on aurait pu servir de prototype, puisque en réunissant nos petits talents particuliers on tenait à coup sûr "le talon" idéal. La Grolle, on l’aura compris sans mal, son petit truc en plume, c’était de lutter contre cette fichue injustice à grands coups de satons, quand moi, je m’évertuais plutôt à punir, ici l’imprudent qui se mettait délibérément hors jeu, là le « grand échassier » de seconde latte qui pensait pouvoir pourrir notre alignement tout l’après-midi, d’une bonne gifle claquée genre « voyage sans retour », et hop ni vu ni connu, et vlan par ci «  alors mon gros t’as pas oublié quelque chose ?», et bim par là «  oh hé le voleur de mobylette, alors on fait comment maintenant ? »

Lorsqu’il nous a fallu rentrer sur le mini terrain afin de séparer- oh rien de très difficile- nos jeunes joueurs en herbe qu’une décision – assez curieuse, je dois bien l’admettre, mais l’homme en noir avait toujours raison, surtout lorsqu’il était dans son tort ! N’est-ce pas du reste sur ce point crucial que je mettais, dorénavant, l’accent séance après séance- qu’une décision de l’arbitre avait donc mis quelque peu en ébullition- rien de bien méchant mais quand même-, pour en avoir rigolé par la suite, ça nous a fait un peu drôle, et au public n’en parlons pas, de nous retrouver, La Grolle et moi, en train d’éteindre ce début d’incendie, comme deux repentis fraîchement ralliés à la cause de la non violence. Deux repentis dont les souvenirs, parfois, grincent...

 

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